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04/05/2008

Mai 68 - Mai 08

Alors que la manie commémorative, la compulsion de répétition, fait de nouveau fureur, un détour par le regard sociologique et critique de Raymond Aron, publié dans sa Révolution introuvable, peut faire réfléchir. Il est interviewé dans ce large extrait par un certain Alain Duhamel...

 

"Pour revenir au problème de fond, on a un peu le sentiment qu'au même moment où André Malraux en quelque sorte le magnifiait en parlant de la fin d'un monde, vous même, vous le réduisez, vous le rétrécissez en utilisant une expression qui vous a été je crois beaucoup reprochée, celle de psychodrame.

Un des phénomène qui m'a le plus frappé, c'est le marathon des palabres. Les étudiants parisiens ont parlé, parlé, parlé, pendant près de cinq semaines. Ils vont garder un souvenir radieux de ces conversations. Chacun d'ailleurs les flatte : « Ils se sont instruits, ils ont acquis une sorte de maturité grâce à leur révolte ». Peut-être. Comment un ancien oserait-il en juger ? Je respecte trop mes étudiants pour me convaincre qu'ils manquaient à ce point de formation morale. Une étudiante des Sciences politiques m'a confié qu'elle avait découvert l'existence des ouvriers. Soit. Ils ont donc parlé et ils y ont trouvé une joie extrême, ce qui me suggère une idée que confirment toutes les études sociologiques: les étudiants français, en particulier à Paris, constituent une foule solitaire. Nombre d'entre eux souffrent de la solitude, de l'absence de vie communautaire. Pas seulement de l'absence de contacts avec les professeurs lointains - ce qui est souvent vrai -, mais aussi d'absence de contacts avec leurs camarades. Et certaines études montrent que des étudiants, venus de la province, ont fait des années d'études à la Sorbonne sans vraiment appartenir à aucun groupe, sans avoir un cercle d'amis. Cette espèce de fraternité juvénile dans une communauté semi-délinquante, c'est la surcompensation de la solitude dans laquelle vivent ordinairement les étudiants français. De la même façon la plupart des plans de réforme sont l'envers ou la négation de la réalité française. Les Français souffrent d'un système trop rigide et d'une hiérarchie trop autoritaire. Pourquoi gardent-ils un souvenir extasié des périodes où ils mettent tout par terre? Dans ces périodes de crise où le système s'effondre, ils ont une illusion de fraternité - ils éprouvent cette fraternité -, d'égalité - et ils la vivent - puis ils reconstituent à nouveau le carcan hiérarchique dans lequel ils sont enfermés. Les Français, depuis 1789, magnifient toujours rétrospectivement leurs révolutions, immenses fêtes durant lesquelles ils vivent tout ce dont ils sont privés dans les périodes normales et ont le sentiment d'accomplir leurs aspirations, fût-ce dans un rêve éveillé. Une telle révolution apparaît nécessairement destructive, elle s'accompagne des projets les plus extravagants, négation utopique de la réalité. Par exemple, les étudiants deviennent eux-mêmes examinateurs. Personne n'y croit sérieusement mais le projet élimine un système qui les traumatise, un examen par une personnalité anonyme aux jugements catégoriques et impénétrables.

Que demain l'on modifie le système des examens comme je le sou halte depuis quinze ans, je serai pour, comme je l'étais hier, mais dans, une période où tout le monde déraisonne, il faut bien que quelqu'un ait le courage de rappeler les évidences impopulaires. La comnunauté estudiantine, le grand défoulement, ces palabres indéfinis sont typiques de la société française: satisfaction provisoire, évanescente de ce que la société vécue refuse aux Français. Bien entendu, si un phénomène de cet ordre a pu se produire, il a nécessairement des causes profondes. Mais ces causes profondes appartiennent à l'ordre, affectif, à l'ordre émotionnel. Au lieu de prendre au sérieux ce que les acteurs disent, il faut comprendre ce qu'ils ressentent. Les méthodes d'interprétation qui s'appliquent le mieux à la crise récente sont celles qui passent pour les plus médiocres! La Psychologie des foules de G. Lebon, ou l'interprétation par les résidus, chère à Pareto. En période de démence collective, on cherche à dégager les causes plutôt qu'à discuter le contenu pseudo-intellectuel du délire. Nul ne peut comprendre ce qu'ont écrit en mai-juin beaucoup d'écrivains dont je respecte l'intelligence, s'il oublie que des hommes de gauche, sevrés de leur utopie depuis le stalinisme, ont cru retrouver ce dont ils avaient toujours rêvé, une révolution libertaire, une révolution qui ne serait pas tyrannie et bureaucratie. Ils ont revécu 1917 et la Commune, profondément blessés par mon scepticisme ou mon cynisme. Et pourtant, comment construire une société sur les fondements d'un socialisme pré-marxiste, d'un mélange d'anarcho-syndicalisme ou de proudhonisme? Je veux bien que les esthètes, y compris ceux qui habitent avenue Foch, viennent admirer la Sorbonne et participer aux débats de ces jeunes gens, niais le carnaval n'a rien à voir avec la construction d'une société nouvelle, avec un ordre nouveau, même dans l'Université.

Psychodrame. Je ne maintiens pas sans nuances cette expression. Mais, tout de même, nous avons tous, au cours de cette période, joué un rôle. Je commence par moi-même, je vous l'ai dit, moi j'ai joué Tocqueville, ce qui ne va pas sans quelque ridicule, mais d'autres ont joué Saint-Just, Robespierre ou Lénine, ce qui, tout compte fait, était encore plus ridicule. Pourquoi ? La conjoncture politique était dominée par une alliance limitée et non écrite entre le parti communiste et le gouvernement. Le parti communiste, tout le monde le sait, n'a pas souhaité les grandes grèves et encore moins souhaité la politisation de la grève générale.

L'expression que je viens d'employer, alliance entre le gouvernement et le parti communiste, est excessive. Il s'agit d'un jeu complexe que tous les observateurs ont aujourd'hui reconnu, qu'il était facile de saisir au cours de ces dernières années. La politique extérieure du géné­ral de Gaulle se rapproche le plus de celle que souhaitent les dirigeants de Moscou, à l'exception peut-être de celle que mènerait un gouvernement communiste. Et encore. Dans la situation actuelle du monde, l'Union soviétique a trop de problèmes avec les régimes dits socialistes de l'autre côté de ce qu'on appelait le rideau de ter, trop de difficultés pneu les mouvements marxistes-léninistes d'Asie d'inspiration chinoise pour ne pas redouter une crise imprévisible, qui résulterait de l'arrivée mi pouvoir dans la zone d'influence américaine d'un parti communiste qui ne pourrait ni obéir aveuglément aux directives de Moscou, ni s'y soustraire entièrement. Les dirigeants du Kremlin s'accommodent d'une France qui demeure partie du monde occidental mais dont la politique extérieure comporte, pour le bloc soviétique, certains avantages. [...]

Le psychodrame met en cause la propension révolutionnaire du peuple français, la faiblesse des corps intermédiaires accentuée par le gaullisme dans lequel tout dépend de la personne du général de Gaulle, la poussée de forces irrationnelles dans une société qui se dit moderne, probablement l'insatisfaction de nombre de Français en phase de modernisation sans morphine inflationniste. Il y avait donc chez les Français suffisamment de frustrations, de ressentiments, de griefs pour que, à la faveur des circonstances, une sorte d'immense défoulement se produisît.

Est-ce la fin d'une civilisation?

Une des leçons que je tire des événements, c'est que les sociétés modernes sont plus fragiles que nous le pensions. l'Université est une institution spécialement fragile. Et, je le répète, si j'ai parlé, écrit avec tant de passion, c'est que ces jeunes gens et beaucoup de mes collègues détruisent une institution précieuse parce qu'ils en ébranlent le fondement moral. Il n'y a pas d'autre fondement moral à l'Université que la tolérance réciproque des enseignants et la discipline volontaire des étudiants. Il n'y a plus d'enseignement supérieur si les étudiants utilisent l'université comme foyer d'agitation politique. Une telle éventualité équivaut à la latino-américanisation des universités françaises, la ruine des universités. Quelle que soit la part qu les étudiants prennent à la gestion de l'Université, et surtout si cette part est finalement grande, plus la discipline volontaire des étudiants s'imposera comme la condition indispensable à la survie des universités; Mon collègue Touraine écrit que quiconque prend position contre celle révolution s'enlève le droit de se déclarer partisan des réformes, je lui réponds sans passion mais avec fermeté: c'est exactement le contraire la vérité. Il n'y aura de réformes valables de l'Université que dans la mesure où sera restauré le fondement moral de celle-ci. Je crains qu'il ne faille de nombreuses années pour y parvenir, peut-être devra-t-on créer d'autres universités et celles d'hier sont-elles mortes. Cette fragilité de l'institution universitaire, nous la connaissions, et c'est pourquoi je me suis tout de suite prononcé contre les mouvements violents, contre les enragés jeunes on vieux. Ces derniers ont raison s'ils veulent détruire Université et société, mais s'ils veulent seulement réformer l'Université, ils ont tort, car, pour titre période peut-être assez longue, ils ont rendu presque impossible la vie de l'Université libérale. J'ajoute que l'Université non libérale, de type soviétique, s'organise sous un discipline encore plus rigoureuse.

La fragilité de la société elle-même varie selon les pays, mais toute société pluraliste, peut-être aussi toute société non pluraliste moderne, comporte des éléments de faiblesse. Une entreprise, un peu comme l'Université, suppose une discipline à demi volonlaire de ceux qui travaillent. Une chaîne dee fabrication exige de tous les ouvriers l'exécution exact de tâches parcellaires. Un bureau de recherche ne fonctionne pas sous la protection de la police. l'entreprise, la société vit et prospère grâce à la coopération multiple et complexe entre un grand nombre d'individus sans qu'on puisse utiliser à chaque instant la garantie ultime de tout ordre social, la force. En ce sens, l'Université ne paraît d'une certaine façon le microcosme de la société tout entière. Le jour où les individus refusent la solidarité et la division du travail, refusent la soumission à l'ordre, imposé à tous par tous, l'organisation sociale se décompose.

Pourquoi en France plus qu'ailleurs? Parce que la France est à la fois nostalgique de la vie de grand-papa et insuffisamment modernisée. Tous les jugements sont justes: aspiration à la modernité et refus de la modernité se mêlent. Rêve anarchiste et rêve de la société postindustrielle. Fin d'une civilisation, dit Malraux. Sur quoi se fondent les sociétés, privées de croyance communes ? C'est là une vieille idée que Spengler, Toynbee, d'autres encore ont exposée. Toules les civilisations connues ont vécu dans l'unité d'une religion. Elles avaient pour ciment des fois collectives. Or la civilisation occidentale moderne a perdu le consensus religieux. C'était déjà l'idée d'A. Comte. Puisque les sociologues de Nanterre ont joué un tel rôle dans la crise, rappelons que le thème de la désintégration religieuse des sociétés modernes a servi d'inspiration aux grandes doctrines sociologiques nées au début du xrx" siècle. Faut-il aller de cette absence d'une religion commune aux cortèges ouvriers, symbole de la fin du monde? Ces vastes perspectives à vol d'oiseau me terrifient. Je plaide l'ignorance. Si ce diagnostic d'histoire mondiale est bien fondé, les grèves ouvrières n'en sont qu'un faible symptôme.

Il y a un peu partout, au cours de ces dernières années, des phénomènes de violence dispersés, des émeutes, une révolte des jeunes, une insécurité des villes aux États-Unis. Tout se passe comme si les grandes guerres, exclues par les moyens de destruction dont disposent les grandes puissances, faisaient place aux petites guerres, et parfois aux petites guerres de grandes dimensions comme celle du Vietnam. À l'intérieur des nations, les idéologies structurées et traditionnelles comme le soviétisme ou le libéralisme, sont en déclin, mais la contrepartie de cet affaiblissement, c'est un rajeunissement d'idéologies prémarxistes du type proudhonien et libertaire et, d'autre part, une espèce de culte de la violence. Au cours de ces dernières années dans la littérature, dans la philosophie, dans le cinéma, fleurissait une philosophie de l'absurde sous une nouvelle forme, philosophie de l'absurde qui, au lieu de déboucher, soit sur le pro-soviétisme du Sartre des années cinquante, soit sur le moralisme du Camus des années cinquante, débouchait sur le guévarisme, la guérilla, expression de l'attitude virile et de l'attitude révolutionnaire. Dans tous les pays, en Allemagne, aux Étals-Unis, surgissent de petits groupes: ceux qui s'appellent les étudiants pour une société démocratique aussi bien aux États-Unis qu'en Allemagne, qui ressemblent beaucoup à nos enragés français, destructeurs pour la destruction, qui se vantent de ne pas avoir d'objectif définissable ni de vues claires de la société qu'ils veulent bâtir. Est-ce la preuve que nos sociétés, après la perte des religions transcendantes, après l'affaiblissement de croyances idéologiques, sont en voie de décomposition ? Peut-être, mais, pour l'instant, le diagnostic le plus raisonnable me paraît celui de l'alternance de phases d'apparente tranquillité où les individus s'enferment chacun dans les soucis de la vie professionnelle, de la vie familiale et de phases d'excitation. Je suis tenté par deux explications, l'une quasi biologique ou psychologique, l'autre sociologique. La pacification de la vie collective entraîne une sorte de refoulement des pulsions agressives. Même la libération sexuelle n'entraîne pas une satisfaction des désirs. La société, pour parler comme Marcuse, demeure oppressive ou, pour user du langage de Konrad Lorenz, l'homme, animal agressif, a besoin d'exprimer son agressivité."

 

Raymond Aron, La révolution introuvable, chap 1, « Psychodrame ou fin d'une civilisation »,

Collection Quarto, Penser la démocratie, penser la liberté p. 622 et 623, 634 et 635